Technocentre, ancien régime et révolution.
Le Technocentre Renault, c'est d'abord un mot qui a fait le tour du monde traînant avec lui l'image d'un bâtiment. Cinq drames en série l'ont rendu célèbre mais les murs n'ont encore rien dit.
Le public donne ses impressions : commentaire sur Le Monde.fr (01 03 07) : "J'ai cru que c'était Fleury Mérogis. Panoptique, cette architecture". Et sur Libération.fr (21 02 07) : "Le Technocentre c'est en quelque sorte une prison dorée au service de la créativité."
Longtemps on l'appelait le Bureau d'Etudes, avant de choisir ce terme aux accents futuristes. Ecoutons ce proche de Louis Renault :
"Constructeur avant tout, Louis Renault se passionne pour la fabrication des voitures. A travers mille obstacles, elle descend comme un grand fleuve. Louis Renault est à la source, seul. Là, au Bureau d'Etudes."
Là où tout commence, régnait un pouvoir sans partage : 100% des actions de la société au service d'une passion exclusive pour la création et au détriment des autres fonctions. En effet :
"La vente ne l'intéresse que dans la mesure où il faut bien les vendre", et surtout :
"Mr Renault ne s'occupait pratiquement pas de la conception des voitures en vue des facilités de fabrication."
Dès sa naissance, l'ancêtre du Technocentre est un sanctuaire, le refuge d'un personnage taciturne, coléreux, impatient et secondé par celui qu'un témoin de l'époque qualifiait de "chien fidèle", comprenant à demi-mots et exécutant les désirs du patron.
Le handicap verbal de Louis Renault est bien connu. Ses grandes difficultés de communication l'obligeaient à penser avec ses mains.
Au BE, on ne parlait pas, on passait à l'acte.
Selon cet autre proche de Louis Renault :
"Mr Renault sentait intuitivement ce qu'il fallait faire, mais son absence de culture technique l'empêchait d'aboutir immédiatement." S'il y avait un problème : "en aucun cas ce n'était le Bureau d'Etudes, le Bureau d'Etudes était sa chose, il était défendu d'y toucher."
Le temps n'a rien changé à l'ancien régime, en dépit de cette révolution qu'a été la nationalisation. Louis Renault disparaît en 1944. Soixante ans plus tard, celui qui a dirigé le BE de 1955 à 1975 témoigne :
"Pour le BE, un dessin était un ordre" si bien que selon l'un des ses adjoints, il "se conduisait en enfant gâté. Il impressionnait Pierre Dreyfus" le Président de l'époque qui pour sa part, considérait le BE comme "la prunelle de ses yeux."
Cette transcendance du BE est une constante chez Renault et, comme en témoigne l'un de ses ingénieurs en 1991, elle n'a jamais facilité les relations avec les usines.
"Pendant les trente quatre années de ma vie chez Renault, j'ai toujours connu la détestable tradition qui présentait "ces cons du Bureau d'Etudes" comme les responsables de tout ce qui allait mal dans l'entreprise."
Bastion retranché de la création, le Technocentre est le digne héritier d'un homme lui-même emmuré dans son silence et qui, quelques jours avant son emprisonnement en 1944, déclarait :
"J'ai réussi parce que j'étais seul. Je suis perdu parce que je suis seul."
Le Technocentre est construit sur la mémoire d'un homme qui évacuait ses peurs dans la mécanique des forces pour éviter de les exprimer par des mots.
Prochaine note : Que fait-on au Technocentre ?
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